Espace Généraliste
Lettre diffusée à la presse médicale

Travailler MOINS pour gagner PLUS

Lettre ouverte au Président de la République

mercredi 30 janvier 2008 par GARRIGOU-GRANDCHAMP Marcel

Monsieur le Président, pardonnez mon impertinence de plagier ainsi l’un de vos slogans de campagne mais le métier que j’aime et que j’exerce depuis 30 ans, la médecine générale, est menacé de disparition à court terme …

Et ma qualification de "spécialiste en médecine générale" reçue récemment de l’Ordre des médecins n’y changera rien. Je sais que cela ne sera pas sans conséquence pour la France et je crois de mon devoir de vous en informer.

A la fin de cette 1è décennie du XXIè siècle les médecins généralistes français aspirent eux à travailler moins dans la mesure où leurs semaines s’étendent sur 60 à 80 heures dans une France qui ronronne à 35 ! Heures harassantes d’un travail difficile de synthèse, de responsabilités et de toujours plus de contraintes administratives (par exemple votre Ministre du Budget, des Comptes publics et de la Fonction publique rêve de nous en coller une de plus avec la télétransmission des arrêts de travail de courte durée) ! Heures harassantes qui se voient parfois alourdies par les réquisitions de vos Préfets nous attribuant sélectivement toute la charge de la PDS comme si la médecine de premier recours ne concernait les généralistes que la nuit et les jours fériés !

Ils aspirent aussi à gagner plus en travaillant moins pour que cesse la course aux actes seule à même de leur assurer actuellement un revenu décent, afin que leurs cabinets puissent à nouveau engager le personnel qui viendrait les seconder utilement au niveau des tâches administratives. Il sont quinquagénaires pour la majorité d’entre eux et il y a urgence à agir si vous voulez conserver une vraie médecine de premier recours dans notre pays en ayant à l’esprit qu’il faut au moins une décennie pour former un médecin. L’urgence est donc de rendre cette spécialité attractive pour la faire élire par les jeunes. Aujourd’hui la spécialité de médecine générale n’intéresse plus les étudiants qui préfèrent redoubler que la choisir ou s’orienter massivement vers des postes salariés : quand ils la pratiquent, il la trouve intellectuellement séduisante mais pas du tout attractive financièrement, et finalement dissuasive aux vues de la charge de travail, des contraintes administratives et des responsabilités.

Comment en est-on arrivé à cette situation catastrophique ?

Dans les années 80 la pléthore médicale était accusée de tous les maux et notamment pointée comme la cause première de la dérive des comptes sociaux ; seul le chiffrage de ce "trop plein" séparait les "experts" d’alors ! Et je me souviens d’un Jacques BARROT vociférant dans son bureau de l’Assemblée Nationale où il nous avait reçu, que le seul problème était ces 30 000 médecins de trop ! Alors que se profile un inquiétant manque de spécialistes en médecine générale les comptes sociaux restent dans le rouge prouvant l’inexactitude de cette analyse. Le numérus clausus est plus ajusté en fonction des besoins en internes des CHU que des politiques sanitaires pour notre pays ; et la problématique est la même pour la répartition des médecins dans les différentes spécialités : nous formons trop de spécialistes et pas assez de généralistes. Hospitalo centrisme et déséquilibre majeur entre spécialistes d’organes et spécialistes en médecine de premier recours sont un autre mal de notre système : pointé par le rapport ATTALI, et sans aller jusqu’aux chiffres extrêmes qu’il propose, un pourcentage favorable aux médecins de premier recours serait nécessaire ; les pays qui le pratiquent s’en sortent bien mieux que nous et à moindre coût. Il faut également analyser les revenus des médecins avec attention : le ratio de 1 à 3 défavorable aux spécialités qualifiées "d’intellectuelles" pures (médecine générale, pédiatrie, psychiatrie ..) par rapport aux spécialités "techniques" (radiologie, cardiologie, gastro)-entérologie …) explique également la désaffection des étudiants pour les premières et le déséquilibre qui en résulte.

Les responsables en charge des dossiers semblent ignorer ou ne pas comprendre les causes du "mal" et leurs conséquences et nous en donnent de multiples exemples que ce soit au niveau de la commission LARCHER où des auditions des EGeOS (Etats Généraux de l’Offre de Soins) : certains responsables et élus UMP n’ont-ils pas trouvé des traitements révolutionnaires à la pénurie ? La coercition et les maisons de santé ! Pour qu’une maison de santé fonctionne encore faut-il trouver des médecins pour venir y travailler : c’est-à-dire rendre ces postes attractifs ! Et quand bien même, le phénomène vases communicants spolierait dans ce cas encore plus le secteur libéral classique. Quant à la coercition (entendez fin de la liberté de conventionnement et d’installation) elle ne ferait qu’aggraver l’hémorragie du secteur libéral vers le secteur salarié sachant que dans les années qui viennent le nombre de postes salariés se libérant du fait des départs en retraite est supérieur au nombre de médecins spécialistes en médecine générale arrivant sur le marché. Pensez-vous vraiment que ces arrivants choisiront le bâton ?

Le problème est ainsi posé, si vous voulez conserver un maillage du territoire avec une médecine libérale de premier recours efficace assurée par des médecins généralistes il va falloir d’urgence leur attribuer des moyens financiers, et je crains que le saupoudrage de quelques "miettes" sur l’acte de base ne soit insuffisant : il faut totalement repenser et diversifier la rémunération. L’autre alternative est notre disparition du paysage médical avec toutes les conséquences prévisibles sans être devin, il suffit d’observer l’exemple des USA qui avaient fait ce choix et ont vu les dépenses de santé augmenter et la qualité des soins baisser avant de ne revenir en arrière et de payer très cher les médecins qui accepteraient de pratiquer cette spécialité essentielle au bon fonctionnement du système de santé. [1]

[1] (la consultation de médecine générale est aux USA dans une fourchette de 150 à 180 $)


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